Controverses et rôle social des objets dans la pandémie

Les objets, matérialisation de choix politiques, sont porteurs de notre rapport au monde bien qu’ils soient souvent invisibilisés et banalisés dans nos pratiques quotidiennes et nos routines. La crise a rendu visible notre dépendance à des réseaux d’approvisionnement complexes, à flux tendus et souvent reliant des lieux de production très éloignés. En premier lieu, ceci a montré le manque de préparation aux pandémies des autorités à travers le monde. En second lieu, la dynamique contemporaine de dépendance à des productions lointaines a exposé la fragilité du système d’approvisionnement, notamment de biens de première nécessité tels que les masques ou celui d’un médicament aussi prescrit et banal que le paracétamol. La pandémie a fait ressortir ces enjeux avec, outre les masques, les vaccins ou encore les tiges de coton pour les tests au sras-cov2. Ces objets qui ont manqué en début de crise, ont permis de visibiliser les réseaux d’interdépendance dont ils dépendent. Mais rapidement ils ont ensuite fait l’objet, dans les pays riches comme la Suisse, de stratégies l’accaparement et de surstockage.Ce module est centré sur trois des objets-clé de la crise : le masque, le gel hydroalcoolique et la webcam.

Le masque, initialement décrit comme inutile, a suscité des crispations. D’abord en raison de son absence dans les milieux de soins, puis il a fait l’objet de tensions et controverses autour de son port généralisé. Miroir du rapport des personnes à la pandémie mais également aux autorités politiques et sanitaires, le masque a cependant une longue histoire au sein de l’humanité, changeant dans le temps et dans ses formes. Le masque, qui cache « le visage miroir de l’âme » comme le dit Cicéron, transforme l’individu mais aussi alimente la méfiance latente d’une partie de la population.

Le gel hydroalcoolique, développé à Genève par le Prof. Didier Pittet avec brevet libre, semble être entré de manière plus anodine dans les routines sanitaires individuelles et collectives. Cependant, cette absence de controverse questionne en elle-même : se désinfecter les mains est-il plus banal que se masquer ?

Pour les personnes qui travaillent dans le secteur tertiaire, ainsi que pour les élèves et étudiant-es dans une grande partie du monde, l’injonction à garder ses distances et à se masquer a été suivie de l’injonction à se montrer grâce aux webcams derrière son écran. Accélérant la virtualisation annoncée des échanges et de la formation, l’accès ou le manque d’accès aux ressources et compétences digitales a fait ressortir des inégalités, qui n’étaient auparavant pas aussi visibles. Cette virtualisation des échanges a également introduit beaucoup de porosité entre univers privé et public, nous obligeant à gérer l’intrusion des autres dans nos espaces privés via des réunions et cours derrière les webcams. Ces innovations dans les rapports sociaux ont également rencontré les limites du tout digital et apporté un nouveau terme à notre vocabulaire, celui de la « zoom fatigue ».

L’irruption de ces trois objets emblématiques de nos vies en temps de pandémie met en lumière la centralité et la complexité des objets dans la vie sociale. Comme le dit Bromberger (2021, 97-98), « Les objets et les techniques sont des mixtes indémêlables d’opérations sur la matière et de représentations, des “tissus sans couture” entre le matériel et l’immatériel ». Les objets sont ainsi un interface omniprésent mais souvent invisible des rapports au monde et aux autres.